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Au-delà du mal… le non-sujet. Entretien avec Michel Brun

Michel Peterson
11 November, 2014

Extrait

Michel Peterson : Michel Brun, vous êtes philosophe et psychanalyste, vous avez étudié à Dakar et à Lille et vous avez participé durant de nombreuses années aux séminaires de Jean-Yves Tatte et du Dr Stoianoff-Nenof puis à ceux de la Cause freudienne. Vous pratiquez la psychanalyse et vous enseignez le yoga. Vous vous intéressez d’ailleurs depuis plus de trente ans aux diffé- rents aspects de la pensée orientale, auxquels vous avez consacré différents articles. À la lecture de vos travaux, on s’aperçoit que pour vous — comme pour des cliniciens et auteurs comme Christiane Berthelet-Lorelle et Pierre Pelletier —, la psychanalyse peut partager avec le yoga un enjeu majeur, à savoir le désencombrement de soi.

Je voudrais ouvrir notre entretien en partant du second chapitre de votre livre, Dieu, encore ? Jalons pour une théologie négative contemporaine 2, où il est question de l’expression du mal parmi les humains, qui s’inscrit en contre- point du désencombrement que j’évoquais à l’instant. Il s’agit à mon sens d’une question absolument fondamentale, qui m’a rappelé plusieurs travaux écrits dans un horizon très différent. Je pense par exemple à ceux de Hannah Arendt sur la banalisation du mal, de Pierre Fédida sur le déshumain, ainsi qu’aux œuvres de plusieurs grands poètes, de plusieurs grands écrivains.

Deux moments en particulier me paraissent essentiels dans ce chapitre. Vous dégagez le premier ainsi : « Le mal est une réalité permanente devant laquelle la raison défaille. » À propos de cette affirmation tout de même trou- blante, ma question est la suivante : le mal est-il un dérapage par rapport à la Raison ou, dans certaines situations, le fait d’une décision rationnelle ? Je vais lire une deuxième phrase parce qu’elles sont peut-être liées, mais nous pour- rons déployer cela comme vous le souhaitez. Le deuxième moment se tra- duit par l’énoncé suivant: «En suivant le fil rouge de la souffrance de l’humanité, nous attendons toujours, mais en vain, que Dieu s’explique sur Auschwitz, et ce d’autant plus qu’un certain nombre de bourreaux nazis, certes âgés, coulent encore des jours heureux en des lieux protégés… » (2012,64). Il s’agit d’un moment extrêmement fort de cette partie de votre livre, qui concerne ce que vous appelez « les figures ambiguës du divin ». J’aimerais vous entendre sur le lien entre la Raison, Dieu et la dimension génocidaire de l’humanité.

Michel Brun : La rationalisation du mal évoque pour moi la programmation du génocide. Pensons à Auschwitz et à l’ensemble des camps de concentra- tion. Il y eut une véritable programmation de la mise à mort, une rationali- sation des moyens par lesquels nous allions éliminer cet autre qui, en fait, nous est très proche. Ce qui me frappe, c’est que celui qu’on essaie d’élimi- ner de façon délibérée, rationnelle, cohérente, systématique parfois, n’est pas quelqu’un qui se situe dans un horizon très lointain, mais celui qui nous est très proche. Ça commence par ça. Un exemple récent est celui du Rwanda : les ennemis étaient pratiquement des frères. De même, en Yougoslavie, le massacre des Bosniaques a été perpétré par ceux qui étaient très proches, c’est-à-dire des Serbes ; et au Cambodge, c’est le peuple qui fut assassiné. MP : Comme ce fut également le cas au Goulag.

MB : Au Goulag, effectivement. Je me demande — c’est un peu le psychana- lyste qui parle — si ça ne nous ramène pas à la problématique de la rivalité imaginaire qui ne tolère pas la différence. Cet autre, ce semblable que l’on voit dans le miroir s’inscrit en quelque sorte dans une différence que l’on res- sent comme négation. Si bien qu’un des fondements de la rationalisation du génocide est : « ta peau ou la mienne » ou « ma peau vaut plus que la tienne ».

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