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«C’est important pour nous de savoir s’il est mort»

Chroniques de Lampedusa (7/7)
13 June, 2015

Ce dernier soir avant le départ, j’ai décidé de m’octroyer une soirée de détente au petit restaurant de Loreto. Sur la route, je passe devant Molo Faravolo, la zone militaire où les migrants Somaliens ont débarqué il y a deux jours. Les grilles sont grandes ouvertes. Je décide d’y rentrer ni vu, ni connu, histoire d’approcher des membres de la Guardia di Finanza qui a pour mission de recueillir les clandestins et les amener à Lampedusa. Justement, un homme en uniforme fume une cigarette près de la jetée. « Est-ce que vous parlez anglais ? » Oui, c’est ma chance. Il m’explique que même si la mer est calme – on parle de 4000 migrants par jour en Méditerranée – personne n’arrivera ici ce soir car un navire anglais patrouille près des côtes libyennes et a reçu l’ordre de transporter tous les clandestins directement en Sicile. Congé donc pour Lampedusa!

Vers 21 heures, le cœur léger, j’arrive chez Loreto. Il m’accueille, soucieux. « Geneviève, pourrais-tu me rendre un service ? » Bien sûr. « Ce monsieur que tu vois là parle français. Pourrais-tu l’aider ? » A une table est assis un africain d’une cinquantaine d’années, en costume, les cheveux grisonnants. Il tient une chemise en plastique à l’intérieur de laquelle se trouve une dépêche d’une agence de presse dont il a souligné certains passages au fluorescent. Il semble tassé. Il se nomme Abdoulaye Drame. Il est peintre en bâtiment, marié, père de cinq enfants. Il vit à Paris. Il me montre des photos, on y voit un jeune homme plein de vie, en training et en habit traditionnel. C’est Mustapha, son fils de dix-neuf ans. Il le cherche. Mustapha vivait au Sénégal et a décidé, contre l’avis de son père, de rejoindre le reste de sa famille en France. Il est passé par la Libye et a dû y prendre un bateau le 5 février. C’est le dernier jour où Abdoulaye a eu un contact avec son fils. Le lendemain, 4 embarcations ont chaviré en Méditterranée faisant près de quatre cents morts. C’est écrit sur la dépêche de l’agence de presse.
Abdoulaye est arrivé hier soir à Lampedusa avec les photos de son fils. Il a écumé la ville, les a montrées à tous ceux qu’il croisait, s’est rendu au Centre d’accueil des migrants où les carabinieri ont épluché les registres. Pas de trace de Mustapha Drame à Lampedusa en février. Il y a bien eu un homonyme qui a séjourné brièvement au Centre mais c’était le 15 mars et la photo ne correspond pas. « Les carabinieri ont été très gentils, ils ont cherché une bonne partie de l’après-midi. Je ne voulais pas que mon fils quitte le Sénégal, je lui disais tu vas faire du commerce, il y a une vie pour toi là-bas. Mais il ne voulait rien entendre. Dix-neuf ans, vous comprenez. Il voulait nous rejoindre en France mais ce n’était pas possible. Pourtant j’ai mes papiers, vous savez. Ici, on m’a conseillé de me rendre à Rome, à la police scientifique. Si on a retrouvé son cadavre, par l’ADN, on peut l’identifier. C’est important pour nous de savoir s’il est mort. Si nous savons qu’il est mort, nous pourrons faire notre deuil ».

Il me regarde. Il me demande ce que j’en pense. Je dis – et je n’ai pas envie de dire ça, mais quoi d’autre – qu’il y a peu d’espoir. Quatre mois sans nouvelles, c’est beaucoup pour quelqu’un qui voulait retrouver sa famille. A moins que… « A moins que ? » Je lui demande s’il est sûr que son fils est monté sur le bateau. Abdoulaye répond que non. Comment savoir ? Alors je lui parle du Centre que tout le monde évoque à demi-mot. Ce centre en Lybie où les migrants en partance sont enfermés sans autre forme de procès pour diminuer le nombre de clandestins en Europe. Peut-être est-il là ? Peut-être est-il empêché de donner des nouvelles ? Plusieurs migrants m’ont raconté avoir été emprisonnés dans des conditions inhumaines là-bas. « Qui pourrais-je contacter, Mademoiselle ? » Je ne sais pas. Je dis Amnesty International, La ligue des droits de l’homme, la Croix-Rouge. Est-ce qu’il y a Amnesty International à Lampedusa ? Je ne sais pas.

Je lui propose d’appeler Francesco de Mediterranean Hope mais Francesco m’apprend qu’il a déjà rencontré Abdoulaye dans l’après-midi et l’a informé de tout ce qu’il savait. Abdoulaye raconte que son vol de retour est programmé dans une semaine. « Si Mustapha n’est pas ici, pourquoi rester à Lampedusa? » Il a tenté de rentrer plus tôt à Paris, mais c’est la saison haute, les vols sont complets. Abdouaye demande à Loreto s’il y a d’autres îles où son fils aurait pu débarquer, Loreto évoque Malte, les îles grecques, Linosa… et la Sicile bien sûr. Abdoulaye affirme qu’il se rendra à Rome et dans toutes les îles pour retrouver son fils. Le taxi vient le chercher, Abdoulaye rentre à l’hôtel et nous serre la main. « Bonne nuit », lui dit Loreto. Il sourit : « Je ne dors plus depuis quatre mois ». « Merci, fait- il en me regardant, merci ». « Je n’ai rien fait, dis-je, gênée ». « Si, vous m’avez écouté, vous avez donné de votre temps. C’est précieux. Le plus difficile c’est que l’absence de mon fils travaille tout le temps dans la tête ».

« Triste, me fait Loreto une fois qu’Abdoulaye est parti. Il y a deux ans, je me suis lié d’amitié avec un homme qui était venu pour son frère. La même chose. » Ils sont des dizaines qui arrivent chaque année à Lampedusa en cherchant leur frère, leur sœur, leur enfant, leur père ou leur mère. Des jours entiers à arpenter la ville. A montrer des photos. A recouper des dates, des lieux, des fragments de vie. A repartir la tête brouillée de questions. Sans réponse. Des vies entières englouties dans les flots.


Chronique de Geneviève Damas parue dans la revue belge Le Soir.

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