A young woman's legs with a cuff and the subtitle ''Vos podés sér la próxima víctima''
 

La traite des personnes en Argentine : un pas dans la bonne direction mais beaucoup reste à faire

Victor Piché, Buenos Aires
6 avril 2010

Voici le dernier article d’une série de trois portant sur la politique migratoire argentine [1] :

Partout dans le monde, la traite des personnes, surtout des femmes et des enfants à des fins d’exploitation sexuelle, prend de l’ampleur. Trop souvent, la réaction des gouvernements a tendance à privilégier le côté répressif plutôt que d’assurer la protection des victimes. Celles-ci sont assimilées aux migrations « illégales » et souvent renvoyées dans leur pays sans protection, comme si elles étaient des criminelles.

En Argentine, la traite des personnes fait maintenant partie de l’agenda politique, pas tellement pour l’ampleur du phénomène mais pour ses liens avec le crime organisé, situation qui a récemment frappé les autorités avec l’arrivée à l’aéroport international de Buenos Aires d’un groupe d’immigrants d’Asie sans papiers en route vers les États Unis [2]. En fait, au cours des dernières années, l’Argentine est devenue à la fois un pays d’origine, de transit et de destination d’hommes, de femmes et d’enfants victimes de la traite des personnes à des fins d’exploitation sexuelle surtout, mais aussi économique. Une caractéristique importante de la traite en Argentine est le fait que la plus grande partie de celle-ci a lieu en Argentine même, soit des zones rurales (surtout de la région du nord) vers les grandes villes à des fins de prostitution. Par ailleurs, certaines de ces personnes sont par la suite transportées dans les pays limitrophes et en Europe de l’ouest, toujours dans le cadre du commerce sexuel. Il s’agit véritablement de réseaux mafieux impliquant des victimes de l’Argentine, mais aussi des personnes en provenance du Paraguay et du Brésil. L’exploitation d’une main d’œuvre servile existe également en Argentine, surtout dans l’industrie du textile et dans l’agriculture, et concerne surtout des citoyens boliviens et péruviens. Il est difficile d’estimer l’ampleur du problème : selon l’ONG « Casa del Encuentro », il y aurait eu au cours des 18 derniers mois plus de 600 femmes séquestrées dans le pays, mais pour chaque cas déclaré il y en aurait 6 autres qui demeurent invisibles [3].

La politique officielle de l’Argentine a fait de gros progrès ces dernières années et démontre une volonté réelle de s’attaquer au problème de la traite des personnes. Outre une politique migratoire fortement axée sur le respect des droits de la personne [4], l’Argentine a signé et ratifié toutes les conventions et protocoles des Nations Unies concernant la traite des personnes et le crime organisé transnational. De plus, le gouvernement argentin a amendé son code pénal afin de faire explicitement de la traite des personnes un délit criminel. En octobre 2007, un programme national de prévention et d’éradication de la traite des personnes et d’assistance aux victimes a été mis sur pied.

Si l’arsenal politique et législatif semble bien en place, plusieurs problèmes importants demeurent et diminuent considérablement son efficacité. Le gouvernement argentin, en collaboration avec l’Organisation Internationale des Migrations, a produit récemment un rapport sur la traite des personnes. Un des auteurs a identifié au moins six lacunes importantes dans la lutte contre la traite des personnes [5] :

1) l’inexistence d’une politique active de persécution pénale impliquant l’adoption par l’État de mesures concrètes de prévention, d’investigation et de punition des délits en matière de traite des personnes : la majorité des cas traités par le système judiciaire proviennent des dénonciations faites par les victimes elles-mêmes ou des tierces personnes ;
2) le manque de qualification du personnel impliqué dans l’appareil judiciaire et la méconnaissance à la fois de la dynamique de fonctionnement des réseaux et des instruments internationaux et nationaux (conventions, lois, etc.) ;
3) la complicité de certaines personnes appartenant aux forces policières qui protègent les lieux de prostitution ;
4) le manque de coopération entre le système judiciaire et les forces policières ;
5) le manque de ressources humaines et matérielles permettant de mener des investigations adéquates ;
6) le manque de programmes d’assistance, de moyen et long terme, des victimes de la traite et le manque de programmes de protection des témoins.

Selon Fabian Tunez de la « Casa del Encuentro », outre les mesures déjà en place, seule une volonté politique s’attaquant sérieusement aux lieux de la prostitution pourra enrayer ce fléau. Le chemin à parcourir demeure donc encore très long.

Notes

[1] L’auteur remercie Diego Morales du Centro de Estudio Leagales y Sociales (CELS) de Buenos Aires pour son précieux commentaires.

[2] Texido, E., 2008, Perfil Migratorio de Argentina, Organizacion International para las Migraciones, Buenos Aires, Argentina, p.48.

[3] Rapporté dans le journal La Nacion du 28 mars 2010.

[4] Voir Victor Piché (2010), « Politiques migratoires : l’Argentine à l’heure des droits de la personne » ; Chaire Hans & Tamar Oppenheimer en droit international public, en ligne, 10 février 2010 ; Victor Piché et Diego Morales (2010), « Politiques migratoires en Argentine : entre théorie et pratiques », Chaire Hans & Tamar Oppenheimer en droit international public, en ligne, 8 mars 2010.

[5] Gonzalo Bueno (2009), « Informe Sobre el Tratamiento Judicial de Casos de Trata de Personas en la Argentina », dans Nuevo Escenario en la Lucha Contra la Trata de Personas en la Argentina, rapport préparé par l’Organisation Internationale des Migrations et le Ministère Public National, octobre 2009, pp.26-33.

Share this: