Trentaine de migrants en bateau en plein milieu de la Méditerranée
  La trentaine d’hommes secourus en mer Méditerrannée dimanche a été conduite à Lampedusa, en Italie. Selon les autorités européennes, le nombre de migrants traversant cette mer a plus que doublé depuis un mois. Patrick Bar/SOS Méditerranée via Associated Press

Hécatombe en mer Méditerranée

Entrevue avec François Crépeau - Article paru dans Le Devoir, par Lisa-Marie Gervais
21 April, 2016

Le printemps est espoir, mais c’est encore la saison des naufrages en mer Méditerranée. Un an presque jour pour jour après le triste anniversaire du chavirement d’un chalutier ayant fait 800 morts, plus de 500 migrants se seraient noyés au large des côtes libyennes lors d’un transfert entre bateaux de fortune, selon des rescapés.

La mer étant moins houleuse en cette saison, ils sont plusieurs à s’embarquer pour l’Europe en quête d’un avenir meilleur. Leur nombre, toujours plus grand année après année, est désormais sans précédent.

Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), 180 000 migrants, surtout des Syriens, ont pris le large sur les mers Méditerranée et Égée depuis le début de l’année 2016 — il y en avait moins que la moitié l’an dernier à pareille date. Cette nouvelle hécatombe survenue autour du 16 avril — la pire cette année — porte à 1250 le nombre de portés disparus.

« Les chiffres ont toutefois légèrement baissé depuis quelques semaines à cause de l’accord signé entre l’Union européenne et la Turquie », explique François Crépeau, professeur de droit à McGill et rapporteur spécial sur les droits de l’homme des migrants pour les Nations unies. « On ne sait pas trop pourquoi. On pense que c’est la Turquie qui mène des opérations de ratissage sur ses côtes. »

Récits du naufrage

Ce sont les 41 survivants de ce drame qui ont rapporté la mauvaise nouvelle. Faisant concorder des bribes d’histoires de ces réfugiés de la mer, l’UNHCR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont reconstitué une version encore provisoire du tragique accident. L’une des versions fait état d’un bateau de 30 mètres ayant quitté Tobruk, en Libye, avec à son bord entre 100 et 200 personnes. L’autre parle du même nombre de migrants, mais qui étaient répartis dans plusieurs bateaux d’une quarantaine de personnes.

Les deux récits concordent toutefois sur le fait que, après quelques heures de navigation, les passeurs ont effectué un transfert de ces voyageurs africains vers un plus gros bateau, vraisemblablement égyptien et lui-même croulant sous le poids de 300 passagers. Commençant à prendre l’eau, il a littéralement coulé lors du transfert.« Les gens sont morts en l’espace de quelques minutes », a raconté un rescapé éthiopien à l’OIM cité par The Guardian. « J’ai vu ma femme et mon bébé de deux mois se noyer dans la mer, avec mon beau-frère. »

Parce qu’elles sont restées dans leur bateau initial ou qu’elles ont su y revenir rapidement à la nage, 41 personnes — de l’Égypte, de l’Éthiopie, de la Somalie et du Soudan — ont pu être sauvées par un bateau philippin qui les a trouvées le 16 avril. La date du naufrage reste encore à préciser. Selon ce que rapporte le quotidien britannique, un grand nombre des passagers noyés seraient des Somaliens qui vivaient en Égypte.

Des horreurs qui font image

Le fléau de ces migrants tragiquement morts en mer au large des côtes italiennes fait image. L’auteur-compositeur-interprète italien récemment décédé Gianmaria Testa l’a chanté maintes fois. L’auteur français Laurent Gaudé l’a brillamment dépeint dans son roman Eldorado, et le cinéaste Gianfranco Rosi en a fait un bouleversant documentaire,Fuocoammare, qui a remporté l’Ours d’or au Festival de film de Berlin. Tout récemment, l’un des prix Pulitzer est même allé ex aequo aux photographes du New York Times et de Thomson Reuters pour la couverture de la crise des réfugiés en Europe. Dans le lot, de poignantes photos de migrants prises en mer.

L’horreur fait image, certes, mais rien ne change, se désole François Crépeau. « À part la photo du petit Aylan Kurdi sur la plage turque [qui a ému le monde entier], je pense que tout ce qui est en train d’arriver sur les plages renforce le discours populiste des dirigeants de certains États. S’il y a un soulèvement, il sera de la droite ou de l’extrême gauche, mais pas du centre », croit-il.

Les stéréotypes sur les migrants sont tenaces. Ils apportent la maladie, sont des terroristes… « La Lituanie veut interdire le voile, alors qu’il y a à peine trois femmes qui le portent dans le pays. La Suisse veut arrêter le processus de naturalisation d’un jeune musulman parce qu’il a refusé de serrer la main d’une enseignante. Sans rien comprendre, on leur fait des procès d’intention. Tout ça est de la mythologie », se désole-t-il. Le slogan raciste de Jean-Marie Le Pen, « Deux millions d’immigrants, deux millions de chômeurs », résonne encore aujourd’hui. « C’est une absurdité sur le plan économique ! Malheureusement, les études n’arrivent pas à rentrer dans le discours politique, qui demeure essentiellement populiste. »

Des solutions

Arrêter le discours xénophobe qui sème l’idée que « les migrants sont des voleurs dejobs » serait un premier pas dans la bonne direction, croit M. Crépeau. « L’immigrant répond à un besoin. Il est appelé par des employeurs, qui vont le faire travailler clandestinement ou pas, mais il vient parce qu’il est appelé. Il ne vole pas de job, insiste-t-il. Les Syriens viennent pour se protéger et se créer un avenir. Des États comme l’Allemagne ont besoin d’eux. »

Et plutôt que de contrôler les mers par des lois pour pénaliser les passeurs — qui tantôt dans l’Histoire ont été des héros, tantôt de pauvres gens qui agissent eux aussi par nécessité —, il vaudrait mieux faire pression sur les gouvernements. « On n’entendra jamais un politicien dire que nous partageons la responsabilité des morts en Méditerranée. Mais les États sont responsables de la création des marchés clandestins. Et ce qu’ils font en Syrie augmente le risque des migrants de mourir en mer », note-t-il.

À contre-courant de cette tendance au repli sur soi des États, François Crépeau propose que les gouvernements ouvrent grandes leurs portes en contrôlant le flux migratoire. Dans son dernier rapport aux Nations unies, il propose que chaque pays absorbe sa part d’immigration, par exemple au prorata de sa population, mais de manière planifiée et avec les ressources nécessaires. Avec ses 500 millions d’habitants, l’Europe pourrait accueillir 500 000 réfugiés par année pendant un certain temps, ce qui ferait un migrant pour 1000 habitants. À ce taux, la France (60 millions d’habitants) pourrait accueillir 60 000 réfugiés, l’Allemagne (80 millions) 80 000, etc.« Et en ce moment, l’Allemagne a accueilli dix fois moins de migrants que ça », souligne-t-il, en déplorant le manque de courage des États.

Mais l’homme, qui a visité un grand nombre de centres de détention pour migrants, ne baisse pas les bras. « Ces gens-là regardent toujours en avant. Ils organisent la prochaine étape et ont un courage extraordinaire. Ce sont eux, la vraie face de l’humanité. Mais ça… je ne peux pas l’écrire dans un rapport. »

Pour lire l’article original écrit par Lisa-Marie Gervais paru dans Le Devoir, veuillez cliquez ici.

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