L'article publié dans la Libre Belgique
 

L’Europe s’englue dans la crise migratoire (1/2)

Partie 1 de 2
12 August, 2015

Les mesures décidées fin juin par les dirigeants européens ne semblent rien y faire. Avec l’arrivée de l’été, la crise migratoire en Méditerranée n’a fait qu’empirer. Une situation qui, à entendre le directeur du bureau européen du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR), Vincent Cochetel, résulte des désaccords persistants entre les Etats membres quant à la mise en oeuvre de ce programme. “La Commission a proposé un paquet de mesures qui allaient dans la bonne direction. A nos yeux, celui-ci comportait un certain nombre d’éléments à mettre en oeuvre très rapidement, mais cela n’a malheureusement pas été le cas”, explique-t-il.

Parmi ces mesures d’urgence figurait notamment le déploiement de “hotspots”, ces fameux bureaux installés en Italie et en Grèce de façon à identifier et enregistrer rapidement toute personne arrivant dans ces pays. “Ils doivent permettre de différencier les personnes qui sont réellement en besoin de protection internationale de celles qui ne le sont pas. Mais il n’y a toujours rien en place de façon opérationnelle et donc il y a encore beaucoup de gens qui s’éparpillent dans la nature sans être enregistrés”, poursuit Vincent Cochetel. Et de déplorer également que le programme de répartition pour l’accueil de 40 000 demandeurs d’asile entre les Etats membres ne soit pas non plus en état demarche. “Et ce, alors même que 124 000 réfugiés et migrants sont arrivés dans les îles grecques depuis le début de l’année.” De la même manière, le projet de réinstallation de 20 000 réfugiés – qui se trouvent aujourd’hui en Afrique de l’Est, au Moyen-Orient ou en Turquie – progresse trop lentement.

Les migrants victimes de l’austérité

Un autre point noir concerne les structures d’accueil dans les pays qui sont le plus sous pression. La situation de la Grèce est particulièrement interpellante, insiste le représentant du HCR. “La capacité de réception de ce pays est totalement insuffisante. Sur la plupart des îles, il n’y a rien. Le peu d’infrastructures existantes sont plutôt des centres de détention surpeuplés et pas du tout adaptés aux besoins des personnes qui arrivent. Il n’y a pas non plus de véritable système en place pour assurer tous les besoins primaires en matière de fournitures alimentaires, d’eau, etc. Avec le plan d’austérité, la Grèce n’est malheureusement pas à même de répondre à toutes ses obligations pour l’instant. Les services publics ne peuvent pas recruter du personnel, ils ont des contraintes terribles en matière d’achat de biens ou de services. Ce pays a besoin d’un soutien financier et technique.”

D’autant qu’Athènes n’a pas davantage les moyens de financer une politique de retour efficace des migrants qui ne répondent pas aux critères de l’asile. Or, insiste notre interlocuteur, “il faut que les gens qui n’ont pas vocation à l’asile soient renvoyés dans leur pays d’origine. Il n’y a pas d’autres solutions car les opinions publiques européennes ne peuvent pas comprendre que tout le monde reste”.

Sur le front maritime à proprement parler, par contre, Vincent Cochetel, observe une amélioration de la situation. Les Vingt-huit assument leurs responsabilités en mobilisant des moyens de surveillance et de sauvetage, même si, prédit-il, il y aura encore des drames en Méditerranée “car les gens sont désespérés et les passeurs peu scrupuleux”.

Paris et Londres doivent s’entendre
Outre le cas grec, la France et le Royaume-Uni doivent également rapidement s’accorder pour mettre un terme au chaos qui règne à Calais. “Des accélérations de procédures doivent avoir lieu des deux côtés de la Manche” pour s’assurer notamment que les migrants qui ont des liens privilégiés au Royaume-Uni (familiaux…) puissent être pris en charge par ce pays, comme le prévoient les règles européennes.

Quant à la polémique belgo-belge sur le bien-fondé de l’accueil des migrants dans d’anciennes casernes, M. Cochetel l’évacue avec pragmatisme. “Nous sommes face à une situation exceptionnelle où il y a un besoin d’accueil. Toute forme de réponse un peu plus structurée, avec des possibilités d’hébergement, même précaires sera meilleure que le statu quo. Je comprends qu’une partie de l’opinion puisse s’inquiéter du fait que ces lieux ne soient pas les plus adaptés,mais c’estmieux que de rester dans la lande de Calais ou les rues de Bruxelles. Si c’était un feu de forêt qui impose de reloger immédiatement 3000 ou 4000 personnes dans l’UE, on mobiliserait des stades, des casernes ou autres…”

Revoir le cadre européen
Reste un problème de fond: l’inadéquation du système d’asile européen avec le contexte actuel qui voit des Etats membres confrontés à des arrivées massives de migrants par bateau, alors même que ces personnes ne souhaitent pas demander l’asile en Grèce ou en Italie. “Cela ne peut pas continuer comme cela, ce n’est pas tenable. Il va falloir penser à un système parallèle, au moins pour la gestion de ces arrivées par la mer. En 2003, nous avions déjà évoqué la possibilité de mettre en place des centres de traitement sur le continent européen pour que ces arrivées ne soient non plus gérées par le pays d’entrée, mais par l’ensemble des Etats membres. Avec une clef de répartition entre ceux-ci, mais aussi une politique de retour commune pour les personnes qui n’ont pas besoin de protection.”

L’idée est restée lettre morte jusqu’ici. Un nouveau sommet européen extraordinaire, comme le réclame l’eurodéputé libéral Guy Verhofstadt, ferait-il bouger les choses? “Peut-être”, conclut notre interlocuteur, sans donner l’impression de trop y croire.

Gilles Toussaint

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