arton5697
 

Les théories migratoires : vers un nouveau paradigme à la croisée de l’économie politique, le cosmopolitisme et les droits des migrants et des migrantes

Victor Piché
1 January, 2015

Victor Piché, Professeur honoraire, Université de Montréal et chercheur associé à la Chaire Hans & Tana Oppenheimer en droit international public, Université McGill, Canada.

Introduction

La migration internationale est maintenant au cœur des débats de société. Il n’y a pas une journée sans que les media ne fassent allusion à des événements dramatiques concernant les migrants et migrantes tentant de fuir des situations de conflits ou de répressions par des moyens parfois très risqués. En particulier, dans le contexte européen, les politiques renforcent les mesures préventives et dissuasives existantes à l’encontre de plusieurs catégories de migrants, mais surtout les migrants irréguliers (Atak, 2011). La migration internationale est devenue pour plusieurs catégories de personnes une véritable course à obstacles.

La revue de presse présentée ailleurs (voir Piché, 2014) démontre clairement à quel point les chemins de l’émigration sont parsemés d’embuches difficilement contournables. Si on se place du point de vue de la personne qui veut quitter son pays, souvent pour se rendre dans un pays du Nord, celle-ci doit affronter un nombre considérable d’obstacles qui constituent autant de défis tout au long du parcours migratoire. D’abord à la source (i.e. dans les pays d’émigration), l’obtention de visas est devenue quasiment impossible. De plus, les pays du Nord signent des traités avec les pays d’émigration en les encourageant à participer activement à décourager l’émigration, sous couvert de « co-développement » mais en réalité ces traités se résument souvent à des mesures anti-immigration (Beauchemin et al. 2013). Ce contexte restrictif et répressif favorise la prolifération des intermédiaires et des « facilitateurs » qui représentent parfois le seul espoir d’émigrer. Le risque de tomber dans le piège du trafic des migrants est très réel. Par la suite, ces migrants devront tenter d’éviter l’interception, de franchir les murs (physiques comme virtuels), d’echapper à la mort, de survivre aux contrôles frontaliers, d’éviter l’expulsion, de faire face à l’impunité des agences privées, de vivre avec la peur d’être pourchassés, de subir la détention, de voir leurs droits niés, et d’éventuellement être déportés .

Les « risques migratoires » sont maintenant largement documentés dans les media et dans les rapports d’organisations internationales impliquées dans la défense des droits des migrants. Par contre, le poids des théories migratoires, l’objet du présent article, devient de moins en moins important dans ces débats. C’est ainsi que la migration internationale est sortie du champ scientifique pour occuper le devant de la scène médiatique. Peut-on parler d’un divorce entre la recherche scientifique et les débats actuels sur l’immigration? Dans cet article, nous argumentons que la complexité des réalités migratoires actuelles exclue les explications simplistes (Crépeau, Nakache et Atak, 2009) et échappent en grande partie aux grandes approches théoriques en matière de migrations internationales. En particulier, l’impact de la mondialisation non seulement transforme radicalement la nature et les fondements des mouvements migratoires mais remet en question les paradigmes dominants qui tentent de les expliquer (Piché, 2009).

Dans cet article, nous identifions trois lacunes qui affaiblissent considérablement le poids des théories migratoires dans les débats publics sur la migration internationale. Le premier facteur concerne les causes profondes des migrations : si, comme on le verra dans le prochaine section, les théories migratoires se sont considérablement développées depuis les années 1960, elles n’arrivent pas sortir du paradigme de la théorie intermédiaire (« middle-range theory »). Nous suggérons donc que la théorie migratoire devrait tenir compte des nouveaux rapports de force qui régissent les mouvements migratoires, que ce soit au niveau régional ou mondial. C’est la dimension de l’économie politique qui nous concerne ici, en particulier la pertinence de tenir compte de la nature des régimes politiques et économiques qui engendrent et maintiennent les conditions qui rendent nécessaire la migration dans des conditions variables selon les diverses catégories de migrants et de migrantes. Comme on le verra, il ne suffit pas de mentionner la pauvreté ou encore l’accroissement des inégalités socio-économiques pour expliquer la migration, il faut aussi tenter d’expliquer les causes de ces inégalités.

Deuxièmement, les théories demeurent encore ancrées dans le nationalisme méthodologique au détriment d’un nouveau paradigme davantage axé sur la dimension transnationale et cosmopolite. Même si les travaux actuels ont introduit la notion de mondialisation dans la théorie migratoire, elle constitue encore un facteur « externe » et ne constitue pas en soi un déplacement paradigmatique du national vers le global.

Une troisième lacune des théories est l’absence de la dimension éthique dans la conception des politiques migratoires. En fait, l’élaboration des politiques migratoires est essentiellement, voire exclusivement, axée sur la dimension économique, dimension qui est élevée au rang de postulat absolu. Les théories migratoires ne font pas exception : l’approche utilitariste, en lien d’ailleurs avec le nationalisme méthodologique, sous-tend les hypothèses et les méthodes d’analyses. Ce n’est pas par hasard si la recherche se concentre de façon quasi monolithique sur les effets de la migration (émigration comme immigration). Si ceux-ci sont positifs, l’immigration est justifiée ; si non, il en découle qu’elle doit être limitée, voire arrêtée. Sans nier l’importance de ces recherches, le paradigme utilitariste occulte une dimension fondamentale, soit celle de l’intégration des droits fondamentaux dans toute politique migratoire : il s’agit essentiellement de la posture morale à l’égard des non citoyens (« moral standing » selon Ruhs et Chang, 2004; voir aussi Atak et Crépeau, 2014).

Les théories migratoires : vers un nouveau paradigme à la croisée de l’économie politique, le cosmopolitisme et les droits des migrants et des migrantes

Share this: