“Stopper l’immigration est impossible! Voulons-nous la subir ou l’organiser?”

Entrevue avec François Crépeau (Tribune de Genève)
24 April, 2015

François Crépeau ne mâche pas ses mots. Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme des migrants, ce professeur de droit de l’Université McGill, à Montréal, estime que les pays d’Europe sont dans le déni total face aux centaines de milliers de personnes qui s’apprêtent à tenter la traversée de la Méditerranée. Interview sans fard.

Suite aux tragédies en Méditerranée, vous appelez l’Europe à accueillir un million de réfugiés syriens et à créer des voies légales pour l’immigration. En quoi est-ce une solution pour des pays qui veulent justement limiter ces flux?

Mais ça n’en est pas une! Ecoutez, empêcher l’immigration est impossible. Au Royaume-Uni, le premier ministre David Cameron a voulu le faire, mais naturellement il en a été incapable. Les frontières sont poreuses, on ne peut pas éviter que des gens entrent. Les autorités en sont consicentes mais n’osent pas le dire. C’est un non-dit en Europe. Bien des politiciens parlent encore de sceller les frontières. Les discours nationalistes populistes présentent les pays comme des maisons dont on pourrait fermer les portes et les fenêtres. Mais cette image est trompeuse: un pays est plutôt comme une ville, on peut difficilement bloquer toute entrée. A moins bien sûr de placer un soldat tous les dix mètres avec ordre de tirer à vue!

Ne peut-on pas agir sur les causes des migrations?

Parmi les migrants qui traversent la Méditerranée, la majorité fuit la guerre et la répression (Syriens ou Erythréens à la recherche de protection), d’autres fuient la misère (Africains à la recherche d’une vie meilleure). Mais c’est l’histoire de l’Humanité! Après tout, nous avons peuplé la planète en partant de la Vallée du grand rift, en Afrique. La sédentarisation est une affaire récente. Les Européens sont allés s’installer dans les Amériques. Et même sur le Vieux-Continent, les Méridionaux (Italiens, Espagnols, Portugas) sont allés trouver du travail plus au Nord. La mobilité est indissociable de la globalisation. Les employeurs, dans nos pays, ont notamment besoin des migrants peu qualifiés pour effectuer des travaux de nettoyage, dans la construction, l’agriculture, les soins à domicile… Dans les années 1950, 1960 et 1970, des millions d’Arabes, de Turcs et d’Africains ont traversé la Méditerranée sans passseurs ni morts. Ils prenaient le ferry pour 50 francs et allaient chercher un job. Les gens ne sont pas stupides, ils ne restent pas s’il n’y a pas d’emploi. Très peu tentent de rester pour profiter de l’assistance. C’est prouvé: la plupart repartent chercher ailleurs, d’autant plus facilement qu’ils peuvent revenir si une opportunité se présente.

Sans limite?

En voulant «prohiber» ce flux naturel, nous avons en fait créé le marché des passeurs. Au lieu d’interdire, il vaut mieux légaliser et réglementer. Les Etats-Unis s’y sont résolu après avoir vécu la prohibition de l’alcool. On y vient aussi concernant la drogue. Au fond, ce n’est pas si différent pour la migration clandestine, sauf qu’en plus nos sociétés ont besoin de cette mobilité humaine: il faut justement que les travailleurs se déplacent vers les emplois.

Mais ne sommes-nous pas dans une Europe en crise économique, qui lutte encore pour relancer l’emploi?

Que je sache, la production de tomates pas cher en Italie, souvent par des clandestins, n’a pas baissé durant la crise. Et il n’y a pas moins de personnes âgées dans les maisons de retraite. Surtout pas maintenant que les baby-boomers sortent de la vie active! Il faudra toujours de la main d’oeuvre peu qualifiée. Et pourtant, les politiciens n’arrivent pas à articuler cette réalité.

Alors comment expliquez-vous les politiques antimigrants?

En démocratie, les dirigeants répondent à l’incitation électorale. Les femmes ont conquis le droit de vote parce que des politiciens ont pensé pouvoir capter leurs voix. Pour les droits des homosexuels, la même démarche est en cours. Mais il n’y a pas de militantisme chez les migrants. Leur situation étant précaire, ils ne prennent pas le risque de se mobiliser, d’actionner la justice, de participer au débat public… Du coup, les lois ne reposent pas sur la réalité de la migration mais sur des mythes et fantasmes, comme jadis on disait des femmes qu’elles étaient trop émotionnelles, instables ou ignorantes, pour pouvoir conduire ou voter. On dit des étrangers qu’ils volent nos emplois, qu’ils nourrissent l’insécurité, qu’ils vont modifier nos valeurs… Autant de choses clairement démenties par toutes les études scientifiques.

Soit. Mais accepter des réfugiés en masse, cela peut-il vraiment tarir le flux en Méditerranée? Ou juste créer un «appel d’air»?

Le flux vient de la crise. Les quatre millions de Syriens qui ont fui la guerre cherchent un avenir pour leurs enfants. Dans les pays voisins, débordés, il n’y a pas de solution durable pour eux. Ils sont en route pour l’Europe. Allons-nous subir cette vague ou l’organiser? Si on offre à une partie une voie significative, les familles ne vont pas risquer leurs vies en suivant des passeurs. Elles vont faire la queue au Liban, en Turquie ou en Jordanie et attendre leur tour. Cela a fonctionné pour les Indochinois en 1979-1980. Environ 2,5 millions de personnes furent ainsi «réinstallés» dans un pays occidental. Mais des contingents nationaux conséquents avaient aussi été mis sur pied, plus récemment, pour les Bosniens ou les Kosovars. Cela fonctionne.

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