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Chaque Lampedusien est une île

Chroniques de Lampedusa (1/7)
10 June, 2015

Il ne suffit pas de quitter Bruxelles, il faut arriver à Lampedusa. Moi qui m’imaginais que ce serait un jeu d’enfant puisque c’est toujours l’Europe… Il y avait pourtant eu le regard de l’hôtesse de l’air, avant d’embarquer, à Zaventem, alors que je lui tendais mon billet : « Comment ? C’est vous qui partez à Lampedusa ? » – j’avais été trop estomaquée pour répondre – comme si c’était l’idée la plus saugrenue du monde. Qu’y a-t-il à espérer, à rêver, à comprendre à Lampedusa ? Si on souhaite se défaire de la lourdeur du monde, on a le bon goût de choisir des endroits vierges, on ne s’envole pas pour Lampedusa.

Et donc, ce fut un périple : au lieu d’une matinée, mon voyage s’étala sur la journée, j’y arrivai sans bagage, à jeun, en nage mais vivante, ce qui, par les temps qui courent, est un luxe. A l’arrivée, on me remit le kit de survie du touriste sorti bredouille des « Bagage claims » : un tee-shirt skyteam, un rasoir, un déodorant, une brosse à dent, du dentifrice et une pochette de démaquillant visage. Par rapport aux 680 migrants enfermés dans le centre à deux pas, j’étais bien lotie. Sacrée Europe.

Dans l’avion – vétuste engin aéropostal rappelant les coucous grinçants de Roumanie – m’emmenant à Lampedusa (pas de vol direct, on fait Zaventem–Rome, Rome-Palerme, Palerme-Lampedusa), je n’entendais parler qu’italien, des couples et des familles, sandales, shorts et tee-shirts bariolés. Des lampédusiens, me disais-je, m’imaginant que le tourisme, suite à l’afflux de migrants, en avait pris un sacré coup. « Non, me dit Marys assise à une rangée de moi, il n’y a personne de l’île » Comment pouvait-elle savoir ? « Comme on est cinq mille, on se connaît de vue, on sait qui est d’ici. » Marys a 37 ans, elle n’est pas née à Lampedusa – personne, sauf accident, ne naît sur l’île car il n’y a ni maternité, ni d’hôpital. Un mois avant d’accoucher les femmes partent avec leur sœur, leur mère, leur tante dans une chambre d’hôtel à Palerme, attendant que « ça » arrive – elle y a passé toute son enfance. Après une licence en sociologie à Rome – « tu ne peux pas étudier à Lampedusa, le niveau d’enseignement est catastrophique » – Marys vient de fonder sa boîte de tourisme RBMB : « une boîte de location de courte durée » calquée sur un concept qui fait fureur aux Etats-Unis. Elle veut relancer le tourisme à Lampedusa. « A Lampedusa, cela a toujours été du tourisme national, jamais international. Là, on voudrait développer. On a déjà lancé le concept à Rome et nous avons plusieurs immeubles ici. Nous voulons donner une autre image de notre île que celle véhiculée par les télévisions des quatre coins du monde. Depuis la vague médiatique, notre île meurt. Notre identité, aussi ».

Existe-t-il une identité lampedusienne ? Marys réfléchit. « Je ne sais pas, je ne sais plus. Ma mère elle aurait pu te le dire. Mais tu vois depuis les événements, sur notre sol, tu trouves un millier de militaires, des organisations humanitaires, des caméras et des journalistes. Plus rien n’est comme avant. On ne sait plus qui on est. Si on existe encore. Ma mère elle t’aurait dit quand tu nais dans une île, toi-même tu deviens une île. Chaque Lampedusien est une île. Etre Lampedusien c’est la solitude, l’orgueil et la nostalgie ».

Est-ce la présence de migrants – cent soixante mille, à l’été dernier, ont transité par Lampedusa – qui tire le Lampedusien de l’isolement ? « Non, dit Marys, les migrants ne font que passer ici, ce qui se joue n’est pas la problématique de l’intégration comme on peut la connaître à Rome, à Milan et même à Palerme. A priori, ici, on est plutôt touchés par le sort de ces gens. Ce qui est insupportable pour nous, c’est l’Europe, le diktat de l’Europe, la faiblesse de l’Europe maintenant que Lampedusa est dans la lumière, la présence des militaires, l’ingérence du pouvoir de Rome. On n’en peut plus ».

J’entre dans la ville, il y fait doux sous les étoiles. On entend de la musique. Il y a un concert en plein air sur la place. J’entre chez Loreto acheter une bouteille d’eau. Hier, Loreto a emmené quatre parlementaires visiter le centre d’accueil pour migrants. « Je suis activiste de Beppe Grillo » me dit-il dans son anglais hésitant « le seul qui est prêt à dialoguer avec ses électeurs ». Il n’a pas pu y pénétrer, mais les quatre parlementaires (un fédéral et trois régionaux) bien. Ils en sont sortis bouleversés. « Hier, Geneviève, il y avait 680 migrants pour 300 places. Pas d’eau chaude. Pas de matelas. Ils dorment à même le sol. Ce n’est pas une vie. Demain, si tu veux, je t’y emmènerai. »
Il est minuit, sur la place le pianiste joue « Love me tender ». All my dreams comme true. Pourvu que ce soit vrai.


Chronique de Geneviève Damas parue dans la revue belge Le Soir.

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