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Les mères et leurs tout-petits

Chroniques de Lampedusa (6/7)
12 juin 2015

Je croyais, après vu le Centre, assisté à l’arrivée de migrants Somaliens et au rapatriement de mineurs clandestins vers la Sicile, que j’avais vu tout ce qu’il y a à voir à Lampedusa. En me levant ce matin je me demandais ce que j’allais bien pouvoir écrire. A présent, je peux dire qu’on n’a jamais tout vu à Lampedusa. Mieux, on ne s’habitue jamais à Lampedusa.

Ce matin, j’avais rendez-vous avec Francesca du collectif Askavusa. Avec Anna-Lisa et Giacomo, deux lampedusiens comme elle, ils préparent l’ouverture d’un nouveau lieu sur l’ancien Port, en face de l’endroit où les migrants embarquent pour la Sicile, un lieu appelé « Port M » où l’on trouve les objets ayant appartenus aux migrants retrouvés dans les carcasses des épaves. Ce n’est pas un musée ni un mausolée mais une prise de position politique : « Le choix de sauver ces objet est une façon pour nous de les garder vivants, explique Francesca. Aujourd’hui, les histoires individuelles sont balayées au profit du nombre, de la représentation virtuelle. Ce qui reste des destinées individuelles, ce sont les déchets et d’une certaine manière, les migrants sont considérés de la même manière. » A Port M., on trouvera des empilements de boîtes de conserve, de chaussures, de gilets de sauvetage, de casseroles, de bouteilles d’eau,… Ce qui touche particulièrement ce sont les biberons, les boîtes de lait en poudre, les Coran et les Bibles passés par les flots. C’est beau et terrible à la fois, vertigineusement concret. Je propose au collectif de les photographier, ils prennent la pose et au même moment, de l’autre côté du port, je les vois avancer en ligne, dans la zone interdite, ces hommes venus d’Afrique et je comprends qu’il y a un nouveau transfert ce matin. Je range mon appareil, je dis « ils sont là, ils sont là, il faut que j’y aille », « Ne te presse pas me répond Francesca qui connaît la musique, tu as tout ton temps ».

Je vole à travers le port, me poste derrière les grilles. Ce matin, ce sont des hommes adultes, portant un training sur lequel on peut lire le sigle « Royal », j’imagine que c’est cette firme qui a emporté le marché public. La surveillance est un peu relâchée, les carabinieri discutent à l’avant du bateau. Je fais passer deux bouteilles d’eau par-dessus les grilles. Je parviens à échanger quelques mots avec Mohamed, 22 ans, originaire de Guinée-Conakry où sévit une guerre ethnique. Il appartient à la communauté des Mandingos. Toute sa famille a été assassinée. Il a fui en Lybie où il a tenté de survivre pendant un an, mais là aussi il y avait la guerre. « Je veux rester en Europe, finir mes études, donner des cours de conduite automobile. Mon rêve est simplement de faire ce que j’ai envie de faire ». Un carabiniere s’approche, il me dit que je dois m’en aller, si cela continue je vais avoir de gros ennuis. Je réponds que j’ai le droit d’être là, je ne fais rien de mal. Il bat en retraite. A ce moment, le bus de Misericordie pénètre dans la zone militaire et s’y gare. Alors je les vois descendre une à une, les mères. Les mères et leurs tous petits. Tout un bus de mères et d’enfants.

Il y a Prisca, 22 ans, qui vient du Congo, tenant Rose dans ses bras, âgée d’un mois. Elles attendent toutes les deux sous le soleil de plomb. J’ai envie de hurler qu’on les mette à l’ombre. Prisca protège sa petite avec une couverture tandis que le père derrière porte les sacs. Il y a… – mais comment connaître le nom et le prénom de celle que tu as en face de toi et que lui dire si vous ne partagez aucune langue ? – elle semble avoir une vingtaine d’année, je sais juste qu’elle vient de Syrie, que son petit s’appelle Amine, il a deux ans. Il a faim. Je lui donne le sac de biscuits que j’ai sur moi. La mère me rend un sourire qui n’a pas de prix. Je noue un contact avec une autre famille syrienne : La mère, le père, la grand-mère, Daïna, 2 mois, Halil, 3 ans, Moussab et Bilal, 7 ans. Le père dit : « Nous sommes venus de Lybie, la traversée en bateau a été terrible. Nous avons failli mourir ». Mais tous sourient d’un sourire si large, sont si heureux d’être en Italie, « le Centre, non, ça va, pas de problème », que cela fend le cœur. Des enfants pleurent. Une mère prépare un biberon avec de l’eau et du lait en poudre. Ce n’est pas simple de tout faire en même temps : porter l’enfant, préparer le biberon, pousser les sacs, garder sa place dans la file de distribution de nourriture. Ma petite veut quitter sa poussette. Je la pose sur le muret, elle se tient à la grille. Elle regarde les enfants qui vont entrer dans le bateau, eux aussi la regardent. Ils se font de petits signes, poussent des cris de joie, jeux d’enfants, comme font tous les enfants du monde au-delà de toutes les grilles. Les mères me regardent et sourient. Je leur souris en retour.

Je sors mon appareil pour prendre des photos des enfants mais à ce moment un carabiniere posté sur le bateau me voit et hurle. Il fait signe à ses collègues : « elle prend des photos ». Ça sent le roussi. Je m’excuse. Je m’excuse platement. Je ne le ferai plus. Je promets. Je m’éloigne un instant, j’envoie un message à Béatrice Delvaux pour lui demander de garder précieusement les clichés que je lui ai déjà envoyés. On ne sait jamais ce qui peut arriver.

Le bus de Misericordie surgit encore à deux reprises avec son chargement d’âmes. Des hommes et une poignée de femmes. Ce matin, c’est plus de deux cent migrants que l’on renvoie vers la Sicile. Un des membres de Save the children me demande pourquoi je reste derrière les grillages au lieu d’emmener mon enfant à la plage. Tous les migrants sont entrés dans le bateau escortés par les carabinieri. Et le vaisseau prend le large. Le chef des carabinieri vient, comme à son habitude, me saluer avant de quitter les lieux et je m’en retourne vers l’hôtel. Tout à coup, un coup de klaxon. C’est un employé de Misericordie qui a arrêté son véhicule. Il me tend une bouteille d’eau, ainsi que deux parts de gâteaux aux abricots, les mêmes que celles remises aux migrants avant d’embarquer. « Pour vous, pour le bébé. Bonne journée ».


Chronique de Geneviève Damas parue dans la revue belge Le Soir.

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