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Un discours décoiffant sur la migration

Entrevue avec François Crépeau
17 juin 2015

Le rapporteur de l’ONU sur les migrants, François Crépeau, amène des idées à rebrousse-poil sur la nécessité de l’Europe d’ouvrir les bras aux étrangers

Et si l’on bouleversait le point de vue ? La question des «migrants» – désormais tout le monde s’accorde à utiliser ce terme faute de mieux – est devenue synonyme de drames, de camps de réfugiés saturés, de noyades en Méditerranée et d’incompréhension générale. François Crépeau, rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme des migrants, s’échine à changer de registre lexical. La migration est un marché. Et, en termes de performance et de satisfaction des consommateurs, il peut faire nettement mieux.

Européens recroquevillés dans vos peurs identitaires, préparez-vous : «Ils sont en train d’arriver, rien n’y fera», répétait mardi à Genève le rapporteur canadien, en marge de la livraison de son rapport au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. La thèse de ce juriste, devenu la coqueluche des médias par son franc-parler et ses idées à rebrousse-poil ? Le «marché» de la migration fonctionne actuellement comme les Etats-Unis au temps de la prohibition (de l’alcool).

«A l’époque, dit-il, il a fallu dix ans pour se rendre compte que ce modèle produisait des Al Capone en série et qu’il n’était pas viable.» Le débat sur les drogues est du même acabit, et n’en finit plus, sur fond de cartels et de violence endémique en Amérique latine, d’opposer les tenants de la prohibition et les partisans de la légalisation. Pour François Crépeau, l’affaire est entendue : «Ce qu’il faut faire, c’est légaliser, réguler, et taxer, résume-t-il. C’est la seule solution.»

Appliquées à la question de la migration, les données sont claires. «Le modèle de la prohibition ne peut pas fonctionner. Les migrants savent qu’il y a des possibilités d’emploi en Europe. Et aujourd’hui, ce sont les trafiquants qui leur offrent les solutions pour assurer leur mobilité.»

Le rapporteur de l’ONU a une solution, en deux volets. D’une part, réduire de manière drastique le marché noir, qui amène ces migrants à trouver des emplois en Europe payés 2 euros par jour. «Si vous réduisez ces emplois de 90 %, croyez-moi, cela va se savoir très vite sur la planète entière», clame-t-il. Mais parallèlement, il s’agit aussi de délivrer des visas de manière extrêmement généreuse, ne serait-ce que pour permettre à ces candidats à l’exil de se faire une idée des conditions d’emploi dans ces pays européens, et de chercher un travail.

La souveraineté des Etats

«Je ne suis pas là pour contester la souveraineté des Etats, plaisante le rapporteur de l’ONU, bien au contraire. Mais quel meilleur moyen de garantir cette souveraineté que de s’assurer que ce sont bien les Etats qui contrôlent le processus, et non les passeurs ?»

Il y a quelques jours, François Crépeau a créé l’émoi en prônant l’accueil en Europe d’un million de réfugiés. Grosso modo, la moitié des 200 000 personnes qui ont tenté la traversée de la Méditerranée en une année pour rejoindre les côtes européennes provenaient de Syrie ou d’Erythrée. «Nous savons qu’il s’agit bien de réfugiés, et non de migrants économiques, mais pour l’instant, seule la Suède a eu le courage de le dire.»

Ouvrir des guichets, en Jordanie, au Liban ou en Turquie, visant à délivrer un million de visas. Le rapporteur de l’ONU persiste : «Divisé par le nombre de pays du Nord (au sens large), et sur une période de cinq ans, c’est tout à fait imaginable.» Les visas seraient payants, ce qui contribuerait à financer une petite partie des frais ; les pays d’accueil et les ONG auraient le temps de se préparer. «Nous en sélectionnons un million : nous pouvons gérer cela, au lieu d’attendre que ce soient les trafiquants qui le gèrent pour nous», s’exclame-t-il.

Mobilité !

Dans la bouche du juriste canadien, un seul mot : la mobilité. Afin, dit-il, de faire coïncider les demandes du marché avec les compétences des migrants. «La Suisse prône cela entre Lausanne et Zurich ; l’Union européenne s’est constituée dans ce but. C’est dans l’intérêt des nations, c’est ce que nous voulons ! La mobilité, résume-t-il, sauve des vies, augmente la sécurité et elle est bonne pour l’économie.» François Crépeau se veut encore plus clair : «Mettre en péril le concept du libre mouvement des personnes au prétexte de l’arrivée de 200 000 immigrés [population de l’Europe: 743 millions, ndlr], c’est se tirer une balle dans le pied.»

Et l’autre solution ? Celle qui consiste à se barricader ? «Même le mur de Berlin était poreux pendant la Guerre froide. Si on tirait à balles réelles sur les migrants et si on en tuait des milliers, cela pourrait peut-être les arrêter, grince-t-il. Mais je n’y crois pas trop.»

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