L'article publié dans la Libre Belgique
 

L’Europe s’englue dans la crise migratoire (2/2)

Partie 2 de 2
12 August, 2015

Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits des migrants, le Canadien François Crépeau porte un regard critique et iconoclaste sur ce qui se passe en Europe.

Comment jugez-vous la situation actuelle?
Le problème, c’est que les migrants ne votent pas. Les politiciens ne cherchent donc, au fond, pas du tout à résoudre cette crise. Ils l’exploitent à des fins électorales et prennent des mesures qui ne répondent pas à ce défi.

Prenez l’argument qui insiste sur la nécessité de renvoyer les migrants économiques de manière à pouvoir se concentrer sur les réfugiés, cela va compliquer encore plus les choses plutôt que les faciliter. D’abord parce qu’il faut pouvoir faire la distinction entre les deux. Or, pour cela il faut des procédures longues, coûteuses et qui ne satisferont de toute façon en rien ni les politiciens ni l’opinion publique. Cela jette en outre la suspicion sur tous les demandeurs d’asile, car cela revient à dire qu’ils sont des migrants économiques déguisés. C’est un système qui se mord la queue. Alors que l’UE a des politiques restrictives à tous crins depuis 20 ans, la migration clandestine a-t-elle diminué? Non.

Que faudrait-il faire dès lors?
A court terme, on n’arrivera pas à endiguer les conflits et le mal développement en Afrique, en Asie et en Amérique latine. On ne pourra donc pas réduire les flux migratoires de façon radicale. Par contre, on peut agir sur le facteur d’attraction que constitue le marché clandestin de l’emploi. On s’en prend aux migrants qui occupent ces jobs, mais pas aux employeurs. Si l’on s’attaquait plutôt aux employeurs, en réduisant ne serait-ce que de moitié les marchés de l’emploi clandestin que nous avons laissé fleurir depuis 30 ans, les migrants ne sont pas fous, ils iront ailleurs. Ce qui les intéresse, ce ne sont pas les bénéfices sociaux – les clandestins n’y ont pas droit –, c’est d’avoir du boulot pour envoyer de l’argent à la maison. On pourrait alors envisager d’ouvrir davantage les frontières en accordant des visas “intelligents” payants aux migrants qui cherchent un emploi. Un visa valable cinq ans, par exemple, qui permet de venir chercher un boulot en Europe trois ou quatre mois par an dans le circuit officiel, puis de rentrer chez eux. Ça, c’est du management des migrations. On favorise leur intégration et on améliore perception au sein de la population. Mais pour y arriver, il faut que nous soyons les gens vers qui les migrants veulent venir. Si nous ne faisons que de la répression, ils iront vers les passeurs.

Et en ce qui concerne les réfugiés syriens? Cette crise dépasse le cadre européen, ne faudrait-il pas un sommet international pour traiter ce problème?
Je pense que c’est ce qu’essaie de faire le HCR et il n’y arrive pas. C’est évident que si l’on veut réduire le nombre de traversées de la Méditerranée, la première chose à faire c’est de retirer tous les Syriens du circuit. Il faudrait faire ce que l’on a fait avec les Indochinois: organiser un accueil international. Cela signifie que l’Europe en accueillerait peut-être un million ou un million et demi sur cinq ans. Ce n’est pas énorme pour une population de 500 millions de personnes. Mais il n’y aucun appétit dans aucun pays pour accueillir des musulmans quinze ans après le 11 Septembre. On est encore dans cette paranoïa selon laquelle les musulmans sont tous des terroristes. Ce qui est une absurdité manifeste.

Épinglé
Le “mur” hongrois crée un appel d’air
Annoncée à grand renfort de publicité par le Premier ministre Viktor Orban et lancée il y a quelques semaines, la construction d’une barrière “anti-migrants” le long de la frontière entre la Hongrie et la Serbie a eu pour effet de créer un “vent de panique au sein de certaines communautés”, explique Vincent Cochetel. “Sur les réseaux sociaux, on peut observer que de nombreux Syriens s’inquiètent de la construction de cette clôture. Le bruit court que l’Union européenne se ferme et va être entourée de barrières. Il y a donc un effet d’appel et une accélération du flux migratoire. Des gens quittent en ce moment la Turquie en se disant qu’il vaut mieux partir avant que toutes les frontières européennes soient fermées.”

La grande majorité des personnes qui empruntent la route de l’est de la Méditerranée ne sont pas des migrants économiques, mais des candidats réfugiés qui proviennent principalement de Syrie, d’Afghanistan et d’Irak, souligne-t-il. “S’il leur est impossible de demander l’asile via la Hongrie, ils passeront par une autre voie, via la Croatie, la Slovénie, l’Albanie ou ailleurs. C’est un peu naïf de penser que les barrières arrêtent les gens”, juge le directeur du bureau européen du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR).

Sur le plan symbolique, la décision hongroise est en outre regrettable à ses yeux. “Il y a presque 60 ans, quand les Hongrois voulaient fuir leur pays suite à l’invasion soviétique, ils se sont trouvés face à une barrière (le rideau de fer, NdlR) qui les empêchait de partir. Et maintenant, la Hongrie construit une barrière pour empêcher des réfugiés d’arriver sur son territoire. C’est un peu triste au regard de l’histoire européenne.” G.T.

Voir l’article original sur Libre Belgique.

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