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«My name is Ibrahim, I arrived on Sunday»

Chroniques de Lampedusa (2/7)
10 June, 2015

Loreto est embarrassé. Hier, il m’a proposé de me conduire au Centre d’accueil des migrants, forteresse hautement sécurisée. A présent, il regrette. Lorsque j’arrive au bar, il est attablé avec Lucy, jolie blonde d’une trentaine d’années. Il retarde le moment de partir. Un coup de téléphone, une chose à faire. Je reste seule avec Lucy. Elle déprime, un boulot horrible, humainement peu supportable, elle murmure « les gens, les gens ! », elle déteste Lampedusa. « J’étouffe ici, c’est trop petit, je veux travailler à Londres » même si elle ne parle pas un mot d’anglais. Je comprendrai plus tard qu’elle fait la plonge au Centre des migrants et ce qu’y elle voit chaque jour n’est plus tenable. « Elle pleure tous les matins et elle travaille là seulement depuis septembre », me confie Loreto. Ce qui s’y passe exactement, je n’en saurai rien. Ce qui s’y passe exactement, elle ne me le dira pas. C’est ce qui arrive généralement quand parle du Centre d’accueil des migrants de Lampedusa.

Enfin, nous montons dans la voiture. Nous empruntons une voie cahotique croisant en sens inverse un véhicule de carabinieri. Il n’y a rien au bord de cette route que des immeubles à l’abandon et, tout au bout, le Centre comme un cul-de-sac. Loreto arrête la voiture à un mètre de la grille. Dans le ciel planent des mouettes. C’est donc ce bâtiment qui scandalise l’Europe entière ? Il semble si petit. Derrière la grille qu’ouvre sporadiquement un militaire en tenue de camouflage, on aperçoit des murs de bêton. Sur un banc, trois policiers fument et envoient des sms, sans se préoccuper de rien. Plus loin, les réfugiés, des hommes pour la plupart, je ne vois ni femme ni enfant. J’annonce à Loreto que je vais sortir prendre des photos. Il refuse : « Trop dangereux. Ne fais pas ça, c’est interdit. ». Je réponds : « Alors je photographierai de la voiture. » Au quatrième cliché, il démarre, il dit : « On s’en va, ils nous ont repérés, ça va mal tourner. » Je lui demande de me déposer au bord de la route. Je retournerai au Centre à pied. Je veux voir. « Fais attention à toi, Geneviève, appelle si tu as un problème ».

Je marche sous le soleil écrasant de chaleur. Je marche au milieu de nulle part. Me dépasse une fourgonnette de Misericordie, association active au sein des Centres d’accueil pour migrants dans toute l’Italie. Je me poste devant la grille, tout contre, je regarde. Personne ne lève les yeux, personne ne fait attention à moi. Un homme avec un dossard fluorescent sort par la grille. « Puis-je vous poser quelques questions ? », m’empressé-je de lui demander en anglais. « I don’t speak english » me répond-il dans un accent impeccable. Plus tard, un couple. Ils parlent anglais, mais dès que j’annonce que je suis écrivain, ils coupent court et s’engouffrent dans leur voiture. Plus tard, une nouvelle tentative sans succès. Je ne poserai plus de questions. Je m’assieds à l’ombre des arbres et j’observe. Les entrées, les sorties, les groupes qui se font et se défont.

Soudain, du haut de la colline, j’aperçois un trio qui descend vers moi. D’abord je les prends pour des randonneurs mais ils n’ont ni sac, ni bouteille d’eau. Je les accoste : « D’où venez-vous ? ». Le plus âgé d’entre eux, Francesco, une quarantaine d’années, me dit qu’ils font partie de l’association Mediterranean Hope qui se bat pour soutenir une immigration planifiée en Italie : « Nous sommes allés observer ce qui se passe dans le Centre par la colline. Du haut, on peut voir les migrants. » Ils proposent de garder mon bébé tandis que je gravirai la butte. « Fais attention. Ne prends pas de photos. Ça pourrait mal tourner ».

Je crapahute au milieu des ronces, des cailloux et des plantes grasses. Le centre est, en réalité, immense et se déploie dans la longueur. Ce qui nous apparaît de l’extérieur n’est que sa petite largeur. Il est entouré d’un mur d’enceinte, lui-même protégé par des grillages. Par endroit, là où il y a eu l’incendie en 2011, on trouve des panneaux de fer, destinés à colmater les pans de murs effondrés. J’avance dans la colline. A présent, je peux voir les migrants. Ils sont tous habillés de tee-shirts blancs et en training, bleus, rouges ou verts. Des matelas de fortune sont jetés à terre ça et là sur le bitume, gros mousses sans protection aucune, sans drap de lit, qui doivent passer de corps en corps, d’être de passage en être de passage et sentir la transpiration, la peur, la souffrance. Aucune hygiène. Certains migrants sont assis par terre, en petits groupes et parlent. D’autres restent solitaires et immobiles. D’autres encore dorment.

J’ai envie de prendre des photos, il me semble que personne ne me voit. Mais j’ai peur, je pense à ce que m’a dit Loïc Le Floch-Prigent quand nous nous sommes rencontrés au Salon du livre de Lille l’an dernier : « Geneviève, en situation de crise, tu n’apprends à connaître que ta propre lâcheté, moi je sais maintenant que lorsqu’il y a un coup de feu, je suis le premier à me cacher sous un lit. » Et je me découvre lâche. Je suis quelqu’un qui n’a pas envie d’avoir d’ennuis, de perdre son appareil. Alors je prends des photos sans réglage, sans viser, cachée derrière un arbuste. Je me doute qu’il y a peu de chance qu’elles soient utilisables mais je n’ai pas la force de faire autrement.

J’arrive en face du local des douches. Du linge pend sur les balustrades de l’escalier. Des migrants entrent et sortent. On entend l’eau couler à flots. Plus loin, il y a un dortoir. A son extrémité, dans une cage d’escalier grillagée qui fait penser à une prison, un jeune migrant fait des pompes, puis des tractions, sans relâche. Je pense qu’il veille à sa condition physique en prévision de ce qui va suivre. Il est à quatre mètres de moi. Je regarde alentour, pas de garde. Je prends mon courage à deux mains : « Do you speak english ? Vous parlez français ? » Ni l’un, ni l’autre. Il me signifie qu’il va chercher quelqu’un, disparaît dans un couloir et revient au bout de quelques secondes accompagnés d’un autre homme qui me lance : « I speak english ». Je lui demande son nom, d’où il vient. Un ouvrier passe en contrebas, observe notre manège, il sourit, ça va, je peux continuer. Notre conversation avance lentement, on ne se comprend pas bien, il faut recommencer dix fois les questions et les réponses. « My name is Ibrahim, I come from Gambia, I arrived on Sunday (cela fait donc une semaine qu’il est là alors qu’on clame partout que le Centre de Lampedusa n’est qu’un transit, les migrants y passant un maximum de trois jours), I’m ok. » A ce moment, j’entends un cri, c’est un carabiniere alerté qui hurle en me regardant. Moi qui ne parle pas italien, je comprends tout à coup très bien ce qu’il veut dire. Je m’enfuis dans la colline. Je cours sans demander mon reste. J’espère que personne ne me cueillera en bas pour prendre mon appareil photo.


Chronique de Geneviève Damas parue dans la revue belge Le Soir.

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