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Si je m’en vais, personne ne témoignera de ce qui se passe ici

Chroniques de Lampedusa (5/7)
10 June, 2015

Giacomo, le chef des carabinieri – je le sais à ses deux étoiles sur son uniforme – ne m’avait pas menti : ce matin, une partie des migrants a quitté le Centre. J’arrive à l’ancien port dès huit heures, personne. Un employé, un chauffeur de taxi et un vieil homme sur sa mobylette discutent dans la zone militaire interdite au public. J’y pénètre, je demande : « Des migrants embarqueront-ils, ce matin ? » Migranti ? Si. Alle nove.

A l’heure dite, le monde commence à affluer, mais toujours pas de carabinieri. Ce n’est pas bon signe. L’agent portuaire me demande de quitter la zone. Je m’exécute. Arrive alors le Siremar, gigantesque vaisseau venu tout droit de Sicile. Les marins s’affairent. Le navire s’arrime à la jetée, on ouvre les portes, en sortent 3 gros camions remplis de kérosène pour l’aéroport, des voitures et puis les touristes munis de bagages. Peu à peu, le port se vide. Il n’y a plus, dans la zone militarisée, qu’un jeune avec un sac à dos, moi et mon bébé (j’y suis retournée dès que les touristes ont quitté le navire). Il est 9 h 20, je crains que le transfert des migrants ait été reporté. C’est alors que je vois surgir au loin les fourgonnettes des carabinieri.

Ils se garent, ce sont les mêmes à chaque opération. Nous nous saluons mutuellement. « Buongiorno. Ciao, Georgia (c’est le nom de ma fille). » Il faut bien un peu de civilité avant le début des hostilités. « Pouvez-vous quitter la zone ? » Bien sûr que je le peux et je me poste de l’autre côté des grillages. « No photos, please ! » Ca, c’est moins sûr. Quelques minutes après un bus de Misericordie pénètre dans le périmètre sécurisé. Des mineurs en sortent. Une cinquantaine que les carabinieri font asseoir en plein soleil, tête nue. Il n’y a pas d’eau potable. Nous sommes à quelques centimètres les uns des autres, uniquement séparés par le grillage. Ils se tournent vers moi, me demandent si j’ai à manger. Il me reste des biscuits qui sont engloutis en une fraction de seconde. J’ai une bouteille d’eau, je la fais passer par-dessus le grillage. En retour, l’un d’eux détache un bracelet de son poignet et me le tend. Je ne peux pas accepter. « Yes, it’s for you, take it, it’s a gift. » Au loin, j’aperçois des caisses de tomate que l’on décharge d’un camion. Je cours trouver l’homme qui les transporte. « Puis-je vous acheter des tomates, pour les mineurs, les migrants ? Ils sont affamés. » L’homme répond que les tomates ne lui appartiennent pas, il ne peut rien faire. Autour de lui, des caisses de carottes, du coca, des fruits secs, toute cette nourriture et rien à faire. Je retourne près des migrants.

Par le grillage, je peux leur poser des questions : « qui es-tu ? D’où viens-tu ? Pourquoi as-tu quitté ton pays ? » Je dois faire discrètement car un carabiniere aux lunettes de soleil miroir ne me quitte pas des yeux. Il hurle : « Go away, you have nothing to do here ». Je le regarde sans bouger d’un pouce. J’ai quelque chose à faire ici. Derrière le grillage, il n’y a que moi. Si je m’en vais, personne ne témoignera de ce qui se passe ici.

Alix a 14 ans, il vient d’Erythrée, il est arrivé seul, sans famille, en passant par la Lybie. Il a séjourné durant une semaine au Centre de Lampedusa. Le carabiniere hurle et déplace Alix, je n’en saurai pas plus. Ceidou Aiara – je ne suis pas sûre de l’orthographe de son prénom, au moment où je lui ai demandé d’épeler, le carabiniere a hurlé à nouveau et lui a intimé de se taire, Ceidou a murmuré entre ses dents « ça s’écrit comme ça se prononce » – a 17 ans, il vient du Mali, il est arrivé par bateau de Tripoli, ils étaient 300 dans l’embarcation, le voyage s’est bien passé, il n’y a pas eu de morts. Mohamed est Gambien et a 17 ans. Il a quitté son pays pour faire des études. « En Gambie, il n’y a rien. » Il est parti seul, lui aussi est passé par Tripoli. Il n’a pas dû payer pour monter sur le bateau mais il est resté enfermé un mois en Lybie. A cause de la mafia, d’après ce que je comprends. « J’ai souffert beaucoup, j’étais affamé, je me suis sauvé. Alors, maintenant, cela va très bien ici. Rien ne peut être pire. » Je lui souhaite le meilleur. Youssouf a dix-sept ans, il vient du Bengladesh. Il est passé par Dubaï, puis la Tunisie et enfin Tripoli. Il veut m’en dire plus mais le carabiniere aux lunettes miroir lui interdit de me parler et Youssouf s’exécute.

Arrivent enfin les délégués de « Save the children », ceux que j’ai déjà vus au Centre et, hier soir, à l’accueil des Somaliens. Ils informent les migrants que le bateau les emmène en Sicile où des bus les conduiront dans divers centres en Italie. La traversée durera huit heures. Chaque migrant recevra un sac de nourriture et une bouteille d’eau dont il devra user avec parcimonie car il ne recevra rien d’autre durant toute la traversée. Ensuite, il y a quelques mots sur la procédure d’asile : « La commission de sécurité va vous demander pourquoi vous avez quitté votre pays. Il va falloir livrer des éléments de votre vie pour voir si vous rentrez dans les conditions de l’asile politique. Vous devrez nous raconter si vous étiez en danger. Attention aux contradictions. Donnez force détails, les italiens ne connaissent rien à votre pays. » La déléguée de Save the children, insiste particulièrement sur les cicatrices et les traces de torture : « faites des photos, voyez un médecin, cela peut faire avancer votre dossier ».

Tout à coup, le carabiniere aux lunettes miroir s’émeut que les mineurs soient assis depuis plus de quarante minutes en plein soleil. Il les fait déplacer à l’ombre. Le bus de Misericordie revient avec une cinquantaine de nouveaux migrants. Des adultes cette fois et des femmes, douze femmes. Un migrant passe sa main sous le grillage et prend celle de de mon bébé. Je suis touchée par cette grande main sombre se refermant sur celle si petite et si blanche de Georgia. Je voudrais garder une trace, faire une photo. Devant moi se tient un des carabinieri venu me parler longuement la veille. Je l’interroge du regard. « Oui, me dit-il, oui, tu peux faire la photo. » Mais le carabiniere aux lunettes miroir veille et hurle alors l’homme retire sa main.

Des migrants me demandent mon numéro de téléphone. Ils veulent venir en Belgique. Un moment d’hésitation puis je le leur donne. Il est l’heure d’entrer dans le bateau à présent. Chacun passe chercher son colis de nourriture et sa bouteille : d’abord les mineurs, puis les femmes, enfin les hommes adultes. Les migrants disent au revoir au personnel qui les a accompagnés durant cette semaine. Certains serrent la main, certains embrassent, d’autres se jettent dans les bras. Il y a quelque chose d’émouvant dans ces adieux que l’on sait définitifs. De là où je suis je leur crie bonne chance. Et puis, ils pénètrent un à un dans le bateau et disparaissent à nos regards. Au regard de tous car même là, on les a installés dans un périmètre sécurisé. Les carabinieri viennent me saluer. « Au revoir, bonne journée. » L’un d’eux s’inquiète que Georgia ait les mains sales parce qu’elle touche le pneu d’une voiture. « No, Georgia, no ! » L’opération est terminée.


Chronique de Geneviève Damas parue dans la revue belge Le Soir.

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