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Un «carabiniere» est avant tout un homme

Chroniques de Lampedusa (3/7)
10 June, 2015

Ce matin, avec mon bébé, nous nous sommes levées tôt, cinq heures. La veille, j’avais rencontré Umberto, sur le port. Umberto est pêcheur, il a passé toute sa vie à Lampedusa. Comme la majorité des lampedusiens, il ne parle qu’italien. Pourquoi parler d’autres langues si tu ne vas jamais voir ailleurs. Je lui demande s’il a été confronté aux migrants. Il pense que je lui demande de m’emmener en bateau. Il est d’accord. « Non, non, les migrants », je dis. Tu veux du poisson ? « Non, non, les migrants ». On se croirait dans un dialogue de Haddock et la boucherie Sanzo. Finalement, il m’apprend que les bateaux amenant les migrants arrivent souvent au petit jour : « Ils quittent la nuit la Lybie. Si tu veux les voir, viens à sept heures du matin. Ici ».

Donc, nous arrivons à six heures au port de pêche. Nous nous postons tout au bout de la jetée en bêton. Nous sommes à deux pas de la grande pancarte « Bienvenue à Lampedusa ». Belle ironie. Les bateaux de pêche rentrent au port avec leur plein de poisson. Je vois passer quelques carabinieri, un véhicule militaire, des pêcheurs qui installent leur ligne. Un avion atterrit presque au-dessus de nos têtes. C’est un matin calme au port de pêche de Lampedusa. Pas d’arrivée.
Retour donc au Centre d’accueil des migrants. A Lampedusa, on dit : « le centre », avec crainte, comme Voldemort dans Harry Potter dont on ne peut prononcer le nom. Au début je pensais que « centre » désignait la grand-place de Lampedusa. Je me trompais. C’est le centre derrière les grillages. Le centre où personne ne pose le pied. Le centre où les migrants sont enfermés, échappant au regard de tous. A l’aéroport, Natale, bagagiste, m’avait avertie : « j’ai passé toute ma vie à Lampedusa, je n’en ai jamais vus». Je ne le croyais pas. A présent que j’ai traversé l’île de part en part, je sais qu’il n’a pas menti.

Retour donc au Centre d’accueil des migrants avec ses drapeaux italien et européen flottant au vent. Je m’y rends pour la deuxième fois. Aujourd’hui, même sous les arbres, il fait écrasant de chaleur. De là où je me trouve, j’entends de grandes conversations entre les arrivés, des chants. Peut-être que certains prient. Je vois passer furtivement quatre femmes voilées entre les baraquements. Elles avancent à toute allure, tête baissée. Et plus tard, sortent des gens de l’association « Save the children ». Ce que m’avait dit Loreto est vrai, il y a bien un enfant dans le centre, un tout petit avec sa mère.

En cette fin de matinée, une équipe de télévision arrive dans une chevrolet, dénotant avec les camionnettes et autres fiat poussiéreuses garées sur le parking. Une journaliste, un cameraman et une script. Ils sont jeunes et semblent abattus par le voyage et la chaleur. La script frappe à la grille, un militaire en tenue kaki vient ouvrir. Un dialogue banal s’engage. L’équipe a reçu la permission de venir filmer, le militaire ne retrouve pas les papiers d’autorisation. Ça téléphone, ça palabre entre carabinieri, ça fait des allers-retours de la grille d’entrée au bureau, ça téléphone. Pendant ce temps, le caméraman et la journaliste fument sous les arbres. Au bout d’un quart d’heure, le malentendu est dissipé. Je m’imagine que l’équipe de télévision va entrer dans le centre. Erreur. L’autorisation, à grand renfort de cachets, a été donnée pour prendre des images devant le centre. Rien d’autre. L’équipe installe les caméras. A ce moment, je vois les carabinieri intimer aux migrants l’ordre de dégager et réintégrer les baraquements. En une fraction de seconde, l’espace se vide et ressemble à un centre aéré.

Le temps passe. L’équipe de télévision est partie. Tout le monde s’ennuie ferme. Les migrants, les carabinieri, les chiens errants et moi. Aujourd’hui, les carabinieri sont plus sensibles à ma présence. Ils s’approchent, me demandent ce que je fais là. « Est-ce qu’il y a un problème ? » Non, je suis écrivain. Tout va bien. Ils me complimentent sur mon bébé : « Bellissima ». Merci, je dis, merci. Un carabiniere vient m’apporter une bouteille d’eau. « Pour vous et le bébé, il fait chaud aujourd’hui ». Un autre des biscuits à la confiture, ceux qui ont été distribués aux migrants. Peut-être qu’à la fin de la semaine on s’échangera nos adresses. Au début, les carabinieri me parlent derrière le grillage, mais au bout de quelques minutes, ils en ont assez, il faut se pencher, c’est fatigant alors ils ouvrent la grille et trois hommes viennent s’asseoir à mes côtés. L’un d’eux s’appelle Giacomo, il doit avoir quarante-cinq ans, cheveux rasés, lunettes, souriant. Il parle anglais. Il me demande de raconter le roman que j’écris. Il trouve que c’est un sujet intéressant. Je demande si je peux prendre des photos. Giacomo dit en principe non. « Est-ce que ce n’est pas trop dur de travailler comme carabiniere dans ce centre ? » Il répond que oui. « C’est très dur. Il y a beaucoup de violences. Les migrants ont vécu des choses si dures. Tant de morts. Ils arrivent dans un tel état alors forcément… » Je demande s’il y a beaucoup d’arrivée de migrants. Il dit tous les deux jours environ. « Cela dépend de la mer, si elle est calme. Par exemple, cette nuit, elle sera calme et demain aussi. On va avoir des arrivées. D’ailleurs, les migrants qui sont là aujourd’hui partiront demain par bateau pour être répartis dans d’autres centres dans toute l’Italie. A 8 heures, demain, ils quitteront le centre ». Giacomo me dit « si tu vas vite, je t’autorise à prendre une photo ». Je dégaine mon appareil, les grilles sont restées ouvertes, le cliché sera sublime mais à ce moment un militaire en tenue kaki surgit : « No photograph, miss, no picture ». Raté.


Chronique de Geneviève Damas parue dans la revue belge Le Soir.

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